Canal Street TV: Interview

Dans quelles circonstances exactement avez-vous découvert ce supermarché abandonné ?

Lek a trouvé le lieu au cours de l’été 2010. Il connait bien le quartier pour y avoir grandi. Il connaissait le supermarché du temps de son activité pour y avoir été client, enfant avec ses parents. Ca fait des années qu’il cherche ce genre d’endroit, donc comme nous tous, il passe son temps à repérer des signes d’inactivité sur les bâtiments quand il tourne dans Paris. Celui-ci semblait correspondre à tous ses critères. Il est passé devant une fois, deux fois et la troisième, il a fini par garer sa caisse pour chercher un accès… qu’il a trouvé tant bien que mal. Le lendemain, il est retourné peindre. C’est comme ça que ça a commencé.

La 1ère fois, lorsque vous avez quitté les lieux, dans quel état vous trouviez-vous ? Quels sentiments vous animaient ?

C’était très ambigu comme sentiment. D’un côté, le lieu était hallucinant, immense, complètement vierge et en plein Paris ce qui est plus que rare. Il était entouré d’une espèce de barrière d’ordures qui le rendait difficilement accessible donc dès le début, on a senti qu’on pourrait y faire quelque chose, que le spot était parfait. En même temps, ce qui nous a tout de suite frappé, c’est qu’il avait été squatté, et par beaucoup de monde. Un étage était occupé par des toxicomanes et un second, par des familles Roms, puis tout le monde s’est fait virer du jour au lendemain. Dans la panique et la violence, ils avaient tout laissé derrière eux : leur nourriture, le café était servi dans les tasses, des cartables d’écoliers, des biberons, des lits de bébé, des peluches etc. C’était en plein été 2010. Sarkozy venait de faire son discours de Grenoble et Hortefeux avait passé le mois de juillet à vider des camps Roms et chasser des familles du territoire devant les caméras du monde entier. Au tout début, on était persuadé qu’on avait trouvé un de ces squats, donc à la fois, on était excité par la taille et le potentiel du bâtiment et de l’autre, on était honteux de sembler profiter du drame humain et politique qui s’était jouée là.

Comment avez-vous «monté» le projet ?

A l’intuition, jour après jour, sans plan déterminé. D’abord on a trouvé le lieu et commencé à s’y rendre tous les jours pour peindre. Très vite, on s’est mis à filmer nos expérimentations à l’appareil photo, en image par image et au bout d’un moment, on a fait venir des gens avec nous, des peintres et des photographes, pour créer ensemble et voir ce que ça donnait. Puis on a invité de plus en plus de monde… Enfin, à force de passer devant, on s’est mis à fouiller tout ce que les squatters avaient laissé derrière eux, à trouver des lettres jamais envoyées, des photos, trier des éléments de signalétique, des matériaux bruts en se disant que peut-être, un jour, on ferait une exposition de tout ça. Au bout d’un an, on en a eu assez d’aller là-bas donc on a sonné la fin de la récré. On est allé peindre une dernière pièce sur le toit puis on est rentré chez nous pour terminer le film en stop motion et trier les centaines de photos que les photographes nous avaient données. Seth nous a obtenu un rendez vous aux Editions Alternatives qu’on connaissait déjà pour avoir travaillé avec eux dans le passé et ils nous ont signé le projet. On a passé les 5 mois suivants enfermés à travailler sur la maquette de ce livre, en se faisant aider par Dem189 et Monsieur Qui. On a terminé le livre il y a trois semaines et on s’apprêtait à ne rien faire de particulier pour le lancement, personne ne souhaitant nous prêter sa galerie pour organiser une expo où il n’y aurait rien à vendre. Jusqu’à ce qu’on rencontre Medhi de la Gallerie Itinerrance via Valériane de la Taxie Gallery, il y a dix jours. Il dispose d’une salle d’expérimentations artistiques près de sa galerie et il était assez inconscient pour nous la confier pendant deux semaines. Depuis, on y travaille 24/24 pour construire une sorte de reflets du Mausolée. Plein de peintres sont passés ou passent pour nous aider à être prêts à temps, des gens qui étaient venus dans le Mausolée avec nous comme d’autres qu’on n’avait pas réussi à faire venir. Jeudi 12 Avril, on y montrera le livre, le film pour la première fois et surtout, on présentera toutes les choses que l’on a ramenées du Mausolée et qu’on a stockées pendant un an… Mis à part le livre, rien n’y sera à vendre.

Pourquoi avez-vous choisi le mot «Mausolée» pour titrer le projet ?

Le mot «Mausolée» est venu progressivement. Au tout début, on appelait le supermarché «le lieu» entre nous. Ca fait longtemps qu’on peint dans ce genre d’endroit et à priori, ça n’était qu’un plan comme un autre au départ. La seule différence était que l’accès était tellement compliqué qu’on avait le sentiment que pas grand monde pousserait la curiosité jusque-là. Ca nous donnait donc l’occasion d’organiser le genre de choses qu’on a toujours voulu faire, construire une sorte de musée secret avec des peintures de gens dont on aime le travail. Et puis, à force d’y aller, à force de découvrir de nouvelles salles, de nouveaux espaces à exploiter, à force d’évoluer dans le noir, au milieu des traces de vie de squatters, de les fouiller, de trouver des choses hallucinantes, le lieu a pris une nouvelle place dans notre esprit. Ce n’était plus un simple supermarché abandonné pour nous. C’est devenu une sorte de cathédrale, de temple ancien à mesure que nous devenions autant explorateurs et archéologues que peintres. On s’est mis à appeler le supermarché «le temple» et à peindre en fonction de cette idée, à faire des fresques rituelles, à descendre dans les sous sols pour travailler dans le noir complet, comme nos ancêtres peignaient déjà dans l’obscurité des grottes. Enfin, plus de nouveaux graffeurs venaient avec nous, des jeunes, des plus anciens, des Parisiens comme des provinciaux, et plus on avait le sentiment d’être en train d’écrire une sorte de lettre d’amour à notre culture, comme un hommage un peu spécial, hors du temps, sans visiteur ni témoin à ce qu’elle a de plus beau à offrir. Quelque part, c’est comme si on était en train de construire une chapelle Sixtine abstraite, violente et sale, à l’image du monde dans lequel on vit et en marge de tout système. On pense que le Graffiti est de l’art, qu’il entretient beaucoup plus de liens avec la culture classique que l’on veut bien le croire, d’où l’idée de Mausolée. C’est en allant voir la définition du mot que nous l’avons définitivement choisi : «Subst, Masculin : Monument funéraire richement orné de sculptures et quelquefois de mosaïques, de pilastres».

Ca correspondait exactement à ce que l’on était en train de vivre, donc on s’est mis à l’appeler comme ça.

Comment avez-vous choisi les graffeurs, selon quels critères ?

Au gré du hasard et des rencontres. C’est pas comme si on s’était assis pour établir une liste. Nos seuls vrais critères étaient que les invités devaient tous être issus du Graffiti. On voulait faire venir des gens qui ont senti la terre trembler le jour où ils ont découvert Paris Tonkar ou Subway Art, des gens qui ont grandi artistiquement au bord des voies ferrées, les yeux rivés vers les palissades du Louvre ou de Stalingrad. On voulait aussi qu’ils soient Français, qu’ils reflètent le pays dans lequel on a grandi, qu’ils ramènent leurs origines polonaises, américaines, libanaises, yougoslaves, chinoises, antillaises, russes, catholiques, juives ou musulmanes sur le projet. C’est pour cela que l’on a peint un drapeau tricolore dans le lieu. Dés qu’il y a un évènement Graffiti en France, que ce soit au grand palais, la fondation Cartier ou dans les salles de vente, la première chose que les organisateurs font est de foncer chercher des graffeurs américains, la old school new-yorkaise, comme si tout ce qui vient de là-bas valait plus que ce qui s’est passé ici, ce qui est faux. Pour une fois, on voulait rétablir la balance, démontrer que le Graffiti Français est tout autant légitime qu’un autre. Pour le reste, tout s’est passé de manière fluide et organique. Au centre du projet, il y avait l’idée poussée par Lek – et que les 1984 prônent depuis longtemps – de faire de grandes compositions abstraites à 4, 6, 8 ou 10 mains, qui ne soient pas basées sur le nom ou l’égo des uns et des autres. Tout le monde devait pouvoir se repasser, peindre par-dessus les motifs du voisin pour créer un ensemble où l’on ne sait plus qui a fait quoi. Donc logiquement, on s’est mis à inviter des gens dont on pensait qu’il pourraient se fondre dans ce cadre de travail. Enfin, ce n’est pas parce qu’on a invité des gens qu’ils sont venus où qu’ils étaient intéressé par ce qu’on était en train de faire. Dans un sens, c’est autant les graffeurs qui sont venus qui nous ont choisis que l’inverse.

Comment avez-vous tenu secret le projet ?… N’avez-vous pas eu peur de «fuites»?

Chaque jour, chaque minute, chaque seconde. Quand on était au cœur du projet, qu’on avait pas «terminé» ce que l’on avait commencé, on était tétanisé à l’idée que d’autres peintres trouvent le lieu et le ruinent ou que les gardiens découvrent ce que l’on était en train d’y faire. Et puis, à force, on a fini par arrêter de stresser là-dessus. Au fond, on avait pas de prise dessus, c’est pas comme si on pouvait le surveiller 24H sur 24. On a fait promettre à tous les invités de ne pas parler du lieu, de ne pas montrer ni diffuser les images, de ne pas y revenir sans nous et comme c’est tous des gens de confiance, personne n’a parlé. Plus il y avait de nouvelles fresques dans le lieu, plus les nouveaux venus reconnaissaient le travail de untel et untel, moins ils avaient envie que le lieu «tombe» de toutes façons, d’où leur discrétion. Ce sont surtout eux qui ont tenu le projet secret.

Pourquoi n’avoir pris que des photos ? Pourquoi n’avez-vous pas fait une ou plusieurs vidéos ?

Parce qu’on a pas de G5 =)

Comment avez-vous monté le projet (vidéo/diaporama, livre, expo) ?

Dans un premier temps, on s’est mis à filmer l’expérience avec un appareil photo, en image par image, dans l’idée de faire un film un peu bizarre, une sorte de plan séquence infernal de tout le projet. On voulait que le film soit gratuit, accessible à tous, comme un cadeau fait aux participants et tous ceux qui aiment le graffiti. C’est ce film que l’on dévoilera pour la première fois dans le cadre de l’exposition du 12 Avril et le lendemain sur le net. La journée, on peignait dans le lieu et le soir, on travaillait au montage du film avec l’aide de Kan des Da Mental Vaporz. Au bout d’un moment, on a choisi une musique écrite par Philip Glass, Opening, et on a attendu de terminer le film pour lui demander l’autorisation de l’utiliser. On a rencontré un Anglais, Shafiur Rahman, qui nous a aidé à trouver le bon intermédiaire pour demander cette autorisation, on a écrit une belle lettre en espérant que Mr Glass la lise et au bout de 6 mois, ça a fini par payer. Philip Glass (ou son entourage) à vu le film, l’a aimé et nous a donné l’autorisation d’utiliser sa musique. Mieux encore, il nous a gracieusement offert son «master», c’est-à-dire sa version du morceau, où il est seul avec son piano. Quelque part, c’est un peu comme si on l’avait invité sur place… Bref, on a fini par signer tous les papiers la semaine dernière. Avec ce film, on a pu démarcher les Editions Alternatives comme on le disait plus haut, qui nous ont suivis sur un projet de livre retraçant les grandes étapes visuelles de ce que nous avions fait là-bas pendant un an. Avec le livre, on a rencontré Valériane et Medhi de la Galerie Itinerrance qui nous ont prêtés son lieu, lieu qu’on est en train de transformer en concentré de tout ce que l’on a vu et fait dans le Mausolée. Comme à chaque étape du projet, de nombreuses personnes nous ont aidées ou sont en train de nous aider, pour monter cette expo et être prêts à temps le 12 Avril à 18H00. L’exposition sera scindée en deux parties. La première sera au 11 rue Marie-Andrée Lagroua-Weil-Halle/75013 Paris et la seconde, à la Galerie Itinerrance, au 7bis, rue R. Goscinny/75013.

Comment, selon vous, s’inscrit ce projet dans l’Histoire du graffiti parisien/français/européen ?

Comme un whole train qui rentre en station.

Dans le dossier de presse du projet, l’une des phrases interpelle : “Ensemble ils ont établi un mausolée, un temple dédié à leur culture underground en passe de disparaître à l’ère du street art et de l’esthétique pop mondialisée”. Pourquoi, selon vous, cette culture est en passe de disparaître ?…

Elle est en passe de disparaitre parce que personne ne l’a étudié sérieusement. Personne n’a cherché à garder quoi que ce soit, à conserver les chefs d’œuvres de la première génération, leurs trains, leurs murs, tout est partie en poussière, en fumée, tout à été effacé, nettoyé, karchérisé. Ce sont des fonctionnaires de police et la justice qui détiennent les archives du mouvement, les blackbooks, les photos et les croquis de toute une génération d’autodidactes mise sous scellés. Ce sont eux que le système à chargé d’étudier le Graffiti, alors que c’est à des universitaire que l’on aurait dû confier tout cela. Et puis, au-delà de ça, avec l’émergence du Street Art ces dernières années, c’est comme si d’un coup, tout un pan de notre Histoire avait disparu. Les gens qui ne connaissent rien au Graffiti se sont mis à nous plaindre d’en être encore à faire des gribouillis, à nous reprocher de ne pas faire comme Banksy ou Mr Brainwash, de ne pas créer des images qui parlent à tout le monde. Si tu regardes bien, le Street Art qui marche fonctionne sur des ressorts simples : un peu d’Andy Wahrol et de Lichtenstein, des coulures, du pochoir, des animaux, un soupçon d’humour noir, de propagande soviétique, des vieilles typos et le recyclage d’icones de la pop, mickey avec un fusil à pompe, ce genre de choses. Soit des choses dans lesquelles on ne se reconnait pas. Avec ce projet, on voulait prouver que le Graffiti peut toucher tout le monde, que des signatures, des gribouillis et des traits de couleurs peuvent susciter autre chose que du rejet, que passé trente ans, on peut faire autre chose que peindre des toiles pour une exposition. On voulait partir de l’infiniment petit, soit un supermarché abandonné lambda dans Paris pour toucher l’infiniment grand, communiquer notre amour de cette passion qui nous obsède depuis tant d’années. Du moins, c’était une de nos ambitions.

L’anecdote la plus inouïe, la plus étonnante, la plus inoubliable (ou des anecdotes) concernant le projet ?

Les meilleures, on les a gardées pour le livre, donc je ne tiens pas à les spoiler, mais j’en ai une un peu récente. Sambre et Lek ont peint il y a un an une toute une pièce, les murs, les plafonds et un peu le sol, au rez-de-chaussée du Mausolée. Une compostion abstraite super nerveuse, pleine de couleurs, comme un vitrail de cathédrale mais en vectoriel. La dernière fois qu’on est allé dans le lieu, parmi toutes les salles qui restaient encore de vacantes, on a vu que 3 types avaient choisi cette pièce pour installer leurs matelas, leur nourriture et toutes leurs affaires. Je ne sais pas pourquoi, mais il y a quelque chose de fascinant, de profondément humain là-dedans, dans ce choix qu’ils ont fait de dormir au milieu de cette fresque. Ce n’est pas pour cela qu’on a fait le projet, mais presque.

N’êtes-vous pas nostalgique des moments passés dans ce lieu, de quitter pour toujours ce terrain d’aventures ?

Absolument pas. Au contraire. On y a passé assez de temps, on ne veut plus y retourner. C’est aux autres d’y aller maintenant.

Quels projets (secrets ou non) avez-vous ?…

On en a qu’un : tourner la page.

Une ou plusieurs dédicaces ?

Plusieurs : Apotre, Bims, Blo, Bom.k, Boyane, Brusk, Butterfly, Clickclacker, Dem189, Domone, Fléo, Gilbert1, Gris1, Hobz, Honda, Jayone, Jaw, J.P, Kan, Katre, Keboy, Legz, Lek, Manyak, Matou, Monsieur Qui, Medhi, O’clock, Omick, Onde, Outside, Paum/Sarin, Philip Glass, Philippe Baudelocque, Rems, Romi, R.Skironka, Samantha, Saten, Sambre, Seb174, Seth, Sew, Shook, Siao, Sirius, Skio, Smo, Sowat, Spei, Swiz, Tchéko, Thias, Valériane et Wxyz.

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