Liberation


Vendredi 13 Avril 2012
Par LOUISE VIGNAUD

Issus de le la culture graffiti, Lek et Sowat manient la bombe peinture depuis leur plus jeune âge. Assis à la terrasse d’un café de la rue du Temple, à Paris (IIIe), les deux garçons habitués à étirer leur patronyme sur les murs dévoilent l’aventure artistique «Mausolée», gigantesque édifice dédié à la culture underground et soustrait aux yeux de tous pendant près de deux ans, aux portes de la capitale.

La rencontre des deux graffeurs se produit en 2010. Depuis peu, l’art de rue s’expose sur toile au Grand Palais, de quoi en agacer plus d’un. Plus créatifs que critiques, ces deux artistes veulent avant tout renouer avec les fondamentaux : les murs, l’espace, l’éphémère.

Abyssal. L’aventure commence lorsque Lek découvre un ancien supermarché abandonné depuis 2005 dans le nord de Paris, d’une superficie d’environ 40 000 m2. Dans un premier temps, les deux artistes, obnubilés par la quantité et la variété des murs vierges, saisissent l’opportunité d’un tel espace pour le mettre à la disposition de l’art urbain. Dans le plus grand secret, une quarantaine de peintres et graffeurs se succèdent à quatre, six ou huit mains, façon «cadavre exquis», soutenus par des photographes, explorant jour et nuit les recoins de cet espace abyssal. «Notre peur était que le lieu soit découvert pendant le projet, mais pendant longtemps, nous avions le fantasme de le finir et qu’il soit détruit», confie Sowat.

Des étages jusqu’au sous-sol, les fresques gigantesques se rejoignent dans une parfaite harmonie. Au fil de l’exploration, l’âme du lieu interfère avec le processus créatif. En effet, plusieurs familles de migrants ont trouvé refuge dans le bâtiment, avant d’en être expulsées. Les artistes se heurtent aux «artefacts» du lieu : matelas, biberons, landaus, cahiers d’écoliers, lettres jamais envoyées et avis d’expulsion datant de 2008. «Ce matériau très lourd nous a touchés, si bien que le lieu a commencé à nous obséder, on n’y allait plus tant pour peindre que pour aller découvrir ces traces de vie», précise le duo.

Petit à petit, les artistes cherchent à composer avec la matière présente et son aspect mémoriel – objets des habitants, carcasses de voitures, végétation. «Nous étions comme des archéologues qui venaient de découvrir la pyramide de Gizeh, on l’a appelé le Lieu, le Temple puis le Mausolée», disent-ils. Désormais doublement liés à cet espace, par la peinture et les vestiges de ses habitants, comment garder trace de cet art voué à disparaître ? «Dès le début, on a su qu’il fallait finir par [peindre] le toit, car à la seconde où ce serait fait, on serait repéré.» De fait, une semaine après, les entrées étaient condamnées par les autorités, le bâtiment devant accueillir dans les prochaines années un complexe hôtelier.

Lascaux. Grâce au travail des photographes, l’idée surgit très tôt dans l’esprit de Lek et Sowat de créer malgré tout des supports pour conserver la mémoire de cette expérience collective. Le résultat,Mausolée, est à la fois un film en ligne et un livre de photos. Publié aux éditions Alternatives, celui-ci permet de suivre l’évolution du lieu. Le film de sept minutes, «lettre d’amour à notre culture», composé de 8 990 photos, vient compléter ce travail colossal, soutenu par une bande-son de Philip Glass qui, séduit par le projet, leur a offert le titreOpening.

Le Lascaux des graffeurs désormais condamné, Lek et Sowat dévoilent leur travail jusqu’à demain, à l’occasion d’une exposition exceptionnelle.

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