Uppercult | Cultures et combats

source: Uppercult

Pendant plus d’un an, dans le plus grand des secrets, un groupe de graffeurs a investi un supermarché abandonné dans Paris avec le projet de bâtir un musée d’art contemporain sauvage. Entre références aux glyphes anciens et abstraction aux influences organiques et technoïdes, le Mausolée est sans aucun doute le projet artistique le plus excitant que l’art urbain ait vu depuis de nombreuses années. 

Suivre la piste menant au Mausolée, ce temple post-apocalyptique du graffiti, est une initiation aussi périlleuse et obscure que d’entrer dans l’antichambre d’une prostituée trop maquillée. C’est s’enfoncer dans l’intolérable cœur des ténèbres de la jungle urbaine, dans le cadre angoissant d’un supermarché abandonné, étranglé sous un échangeur routier, cisaillé de rails rouillés. C’est quitter la Ville Lumière pour se faufiler dans la pénombre d’un marécage d’ordures, peuplé de silhouettes d’un inframonde impensable, sauvages forcés exclus d’une société policée.

C’est en 2010 que Sowat et Lek, deux graffeurs pionniers du style abstrait, pénètrent dans cette zone hostile pour explorer la friche urbaine, ultime déchet de la chaîne de consommation. Le lieu, incendié il y a plusieurs années, est resté comme pétrifié sous sa suie, Pompéi décadent aux murs maculés de graffitis.  Il reste des traces de vie au milieu des carcasses de voitures désossées, car ce lieu fut un squat, toit miséreux de populations évacuées brutalement de la dignité, abandonnant dans la poussière peluches, diplômes et vêtements.

Une résidence artistique sauvage

Pour les deux explorateurs urbains « comme Howard Carter au seuil du tombeau de Toutankhamon, nous étions persuadés d’avoir trouvé la vallée des Rois. Trop beau, trop grand, nous aurions dû voir qu’il s’agissait d’un piège, qu’il nous ferait perdre une année passée à bâtir un musée d’art contemporain pour les clochards du coin. » Car c’est bien de cela qu’il s’agit, une entreprise colossale de bâtisseurs de cathédrale élevant sur les ruines de notre société consumée un mausolée primitif et fascinant, temple d’une culture souterraine dédié à l’art de la marginalité. Un projet unique et novateur dans le panorama du graffiti et de l’art urbain qui prendra au fil des réflexions la forme d’une « résidence artistique sauvage », retour d’une peinture libre et enragée fomentée dans l’ombre.

Pendant un an, dans le plus grand des secrets, Lek et Sowat vont ouvrir les portes du « Mausolée » à une quarantaine d’artistes (O’clock, Jayone, Bom.k, Gilbert1, Katre, Ghettos Farceurs, 1984, DMV…) issus de différentes écoles et générations du graffiti mais dont le point de ralliement est d’«avoir grandi artistiquement près des voies ferrées. » Ils n’oublient pas d’inviter également des photographes urbains, témoins et conservateurs de l’œuvre, dont les clichés aux grains bruts sont recueillis dans un magnifique livre aux authentiques relents d’encre bleu méthylène. Les artistes ont réalisé un film en stop-motion, compilation de plus de 8000 photos, véritable ovni poétique aussi visuellement nerveux qu’un « whole train » (train entièrement tagué) à pleine vitesse.

Dans ce cadre bétonné vaste et froid, les deux initiateurs fixent une direction artistique dans le prolongement de leur style abstrait : « l’idée était de tourner le dos aux canons du graffiti américain et à son obsession de la lettre, pour diluer nos noms et égos dans des compositions abstraites à plusieurs mains, de se répandre dans toutes les directions et sur tous les supports, comme si un organisme abstrait poussait dans l’obscurité. » Perdu au milieu de ce décor apocalyptique et de ces fresques au rythme saccadé et hypnotique, dans un style oscillant entre le robotique digital et les glyphes primitifs, explosant dans une nouvelle dimension colorée, l’observateur est aspiré dans l’œil fascinant d’un tourbillon qui emporte les codes du graffiti. Ce projet bouleverse les frontières de l’esthétique moderne dans un jeu permanent d’insuffler des possibles entre réappropriation et détournement de l’espace et de la matière.

Au plus profond des souterrains, « cernées par les toiles d’araignées », échos burtoniens au style organique d’intervenants sur le projet (Dem189, Skio), Sowat et Lek se plongent dans une fresque physiquement éprouvante, « fascinés par les privations sensorielles, le chaos primitif que les faisceaux de lampes révèlent dans les recoins sombres de leurs imaginations ». Sur un mur, éclairé par un feu improvisé de déchets, brillent les étranges calligraphies chromes de Sowat, comme le récit posthume d’une civilisation disparue dans l’obscurantisme d’un consumérisme anthropophage que les lettrages industriels et technoïdes de Lek n’auraient su sauver de la décadence et du réensauvagement.

La résurrection du graffiti

Au creux d’une colonne de lumière nichée au cœur du Mausolée se cache l’expérience nietzschéenne de l’ultime sépulture des Dieux, « ceux des anciens comme ceux du graffiti new-yorkais » des années 70 et 80, pendus « aux cimaises des galeries » et reposant désormais dans ce « charnier, ossuaire blanc cassé, couvert de crânes, d’écritures liturgiques et de fausses 3D ». Car le projet est aussi la volonté de réaffirmer la force de l’école française du graffiti, pionnière dans bien des styles – en particulier l’abstrait et le déstructuré – mais trop longtemps méprisée et dont « les archives se trouvent plus nombreuses dans les classeurs de police que dans les expositions ».

A l’heure où le graffiti trouve une reconnaissance grandissante dans le monde de l’art contemporain, certains aimeraient réécrire la légende et enfermer le graffiti dans un passé fantasmé, le contenir dans une toile sans contexte ni dimension telle une archive prête à classer. D’autres voudraient voir le graffiti mort au combat. Ils aimeraient se glorifier du titre de vétéran et tirer tous les honneurs dus à leur rang mais refusent le respect à tous ceux qui continuent de jouer de la bombe pour faire évoluer les lignes. Ce Mausolée n’est peut-être que la sépulture des faux semblants, ceux de l’amateur lambda comme de l’artiste bêta qui s’enferment dans une logique d’ego-trip abscons, auto-promotion du vide intellectuel aspiré par la machine à billets. Né dans l’obscurité, le graffiti combat cette fascination décrite par Joseph Conrad dans Au cœur des Ténèbres que rappelle le bel ouvrage dédié au Mausolée, cette « fascination de l’abominable, […] du désir obsédant d’échapper, le dégoût impuissant, la capitulation, la haine. ». Evoluant aux marges de la société comme pour mieux l’observer, le graffiti est l’art de ceux qui s’acharnent au milieu du chaos. Loin de sombrer, il continue l’air de rien d’allumer des incendies qui illuminent l’art urbain.

Voir le site du projet : https://mausolee.net/
Et surtout le livre : Mausolée, Résidence artistique sauvage
Sowat & Lek, Editions Alternatives, 256 pages,  24 x 34 cm, 39 €
Sortie 13 Avril 2012 / Release 13 April 2012

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